A la fin du XVIIIè siècle,
la mode poussait vers l'Amérique, où l'on pensait
trouver, chez les Américains, "l'homme libre de la
société", et chez les
Indiens "l'homme libre de la nature"
non encore corrompu par la
civilisation,. En outre, Chateaubriand, ayant
formé le projet d'écrire "l'épopée de l'homme de la
nature", avait choisi pour sujet la
lutte de la tribu des
Natchez contre les Français, en
Louisiane, en 1727.
Le décor de ses "chimères" ne
différait donc pas beaucoup de celui des rêves des
jeunes officiers poètes de son temps.
Mais voici le point où son
caractère original éclate et que l'on n'a pas bien
remarqué. Il a consulté les
ouvrages des missionnaires et des voyageurs, des géographes et
des botanistes. Travail
préparatoire suffisant pour un ouvrage poétique, au
jugement des littérateurs qu'il fréquente et qui sont
pour lui les oracles du goût. Ils
eussent trouvé naturel qu'il poursuivît son
épopée sans bouger de place... Voltaire et
Rousseau avaient-ils seulement envisagé un voyage possible
auprès des Hurons, ingénus et
justes, et autres hommes candides de la nature ? Marmontel
songeait-il un moment à traverser l'Océan pour aller
regarder vivre ses Incas ? Si BernardindeSaint-Pierre entreprit des
pérégrinations, ce ne fut jamais dans le but de
découvrir des paysages nouveaux pour ses ouvrages.
Volnay voyageait en économiste et en philosophe, non en
poète. AndréChénier,
soigneusement documenté pour son grand poème historique
et philosophique, L'Amérique, n'a
jamais parlé d'excursion complémentaire. Combien de ses
animaux exotiques Buffon
avait-il directement contemplés,
avant d'en écrire l'histoire naturelle?
Et pourtant Chateaubriand décide de se mettre en
route pour acquérir une
connaissance directe et
personnelle des sites et des peuples qu'il
veut mettre dans son épopée.
"Je jetai quelques fragments de cet ouvrage sur le
papier ; mais je m'aperçus bientôt que je manquais des
vraies couleurs, et que si je voulais faire une image semblable, il
fallait, à l'exemple d' Homère, visiter les peuples que
je voulais peindre."
Voilà un trait qui nous
paraît capital et qu'on a négligé. Son
imagination, alertée par les récits des explorateurs,
ne parvient pas à se satisfaire de ses rêveries
exotiques. Il s'aperçoit qu'il ne pourra peindre de seconde
main un tableau véridique. Son génie exige la vision
réelle, vivante, qui pourra seule lui procurer la coloration
vraie, c'est-à-dire belle, de ses peintures. Cet artiste, que
l'on voudra nous représenter par la suite comme un
compilateur
incapable de créer autrement qu'en prenant pour point de
départ des pages écrites par les autres, et jamais en
copiant directement la nature, prétend s'embarquer dans une
coûteuse, longue, fatigante et dangereuse expédition
dont le but principal est de découvrir des beautés
naturelles afin d'embellir un ouvrage poétique !
Le but
avoué, c'était un voyage
d'exploration patronné par Malesherbes :
découvrir par terre le passage tant cherché du
nord-ouest du Canada permettant de
naviguer du Pacifique à
l'Atlantique. De cette
expédition, il comptait récolter la gloire de
l'explorateur utile à son pays et à l'Europe...
Les deux ordres de mobiles ne sont pas
contradictoires chez Chateaubriand. Il a
toujours été poète et homme d'action tout
ensemble. Remarquons que son ambition aurait pu, là encore, se
contenter d'une célébrité de géographe
sédentaire ou de narrateur en chambre d'aventures
exotiques, comme
bien d'autres avant lui.
Or Chateaubriand, qui est
couramment représenté comme donnant le pas à
l'imaginaire sur le réel, inflige à cette thèse
un éclatant démenti en exigeant, non seulement des
tableaux vus , mais aussi des actions vécues , à la
place des représentations livresques des unes et des
autres.