Monsieur,
Je voudrais vous confier
que mon opinion sur le Journal de Voyage de Chateaubriand est mitigée.
Je suis d'une part ravi de
découvrir que Chateaubriand dépeint si bien
nos coutumes ancestrales. Il décrit les Indiens avec
justesse, respecte nos traditions et les retranscrit
parfaitement. Il montre que nous sommes une population digne
qui assume ses croyances et ses savoirs.
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Je trouve que
ce qu'il en dit est positif : en effet nos
croyances et nos savoirs sont diffèrents de
ceux des Européens, mais il les met en
avant, montrant un peuple respectueux et qui
obéit à ses lois. Il nous qualifie
d'hommes robustes affrontant le danger pour la
patrie, nous sacrifiant pour ceux qu'on aime et
qu'on défend, mais aussi d' hommes sages et
intelligents, capables d'apprendre à manier
parfaitement n'importe quelles armes.
Grâce
à cela, il nous présente comme un
peuple régi par des lois et docile, comme
des "sauvages
civilisés".
Justement,
revenons à ce terme de "sauvages". Je trouve que son emploi est
abusif et péjoratif. Le mot " sauvages " dénigre et contredit les
points positifs du journal.
Ainsi, nous
devrions être des ermites, repliés sur
nous-même, détestant la compagnie des
autres hommes, alors que Chateaubriand nous présente comme des
gens hospitaliers et bienveillants à
l'égard des étrangers. Chateaubriand se contredit-il, ici ? Je ne le
crois pas : peut-étre, par le mot
"sauvages", désigne-t-il des hommes
qui vivaient dans la nature et de la nature, ce qui
est tout à fait vrai.
Par contre , je
trouve qu'il nous décrit trop comme des
guerriers sauvages et sanguinaires, qui se battent
sans aucune raison, alors que c'est faux : les
indiens défendent dignement leurs
territoires et ne déclarent la guerre que si
leur tribu est offensée. Mais, en effet, nos
rituels peuvent paraître saugrenus et parfois
même barbares.
Respectueusement
Tinitoratorie de la tribu des
Caloguises
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Monsieur,
Je vous
écris cette lettre après avoir eu
l'occasion de lire le Journal de Voyage en
Amérique de
Chateaubriand, que vous éditez dans votre
collection. Je suis moi-même un descendant de
ce que vous autres, Européens, appelez "
Indiens ", voire " Sauvages ".
Je vis
près de Québec, au Canada. J'aimerais
réagir par rapport au contenu de cet ouvrage
décrivant la vie de mes ancêtres. Je
voudrais tout d'abord remercier l'auteur pour la
justesse de ses propos. Je ne connais
malheureusement pas cet homme et je ne sais donc
pas s'il est encore vivant, ni s'il a
déjà été au Canada.
Simplement, ses descriptions de nos coutumes et de
notre ancien mode de vie me permettent de croire
qu'il a déjà vécu au contact
d'une véritable tribu indienne. Ses
explications sont vraiment fidèles à
la réalité, ou du moins à
celle d'il y a deux siècles et plus. Il
raconte par exemple le déroulement de nos
cérémonies de mariage exactement
comme me l'avait raconté mon
grand-père lorsque je n'étais encore
qu'un enfant. Ses textes sont en plus empreints
d'une telle poésie que les larmes me sont
venues au yeux à plusieurs reprises,
notamment après avoir lu ses descriptions
des régions canadiennes.
Toutefois, il
utilise de manière abusive le terme
péjoratif "sauvages" pour désigner mes
ascendants, malgré tout le respect qu'il
semble leur porter. Je dis de manière "
abusive ", car il ne me semble pas que
notre civilisation soit plus sauvage ou barbare que
d'autres, en particulier la vôtre. Comment un
homme tellement poétique, aux propos
enchanteurs, a-t-il pu à ce point se tromper
sur notre tempérament ? Il a pourtant
remarqué le respect que nous
témoignons à nos anciens et à
leur sagesse. Je vous serais reconnaissant de me
transmettre une explication à ce
phénomène quelque peu
irritant.
Il me semble
également important de parler du passage du
Journal décrivant nos coutumes
guerrières. Monsieur de Chateaubriand semble avoir été
choqué par la férocité de nos
affrontements. Mais n'en va-t-il pas de même
pendant vos combats ? Seuls la préparation
à la bataille et nos rituels de guerre
semblent différer entre nos deux peuples
Mais nos attitudes sur le champ de bataille et ce
qui en résulte (à savoir du sang et
des cadavres) sont identiques des deux
côtés de l'océan...
Je vais
conclure ce courrier en remerciant une
dernière fois l'auteur, qui a fait un
travail vraiment remarquable. L'emploi, que je
conteste, du mot " sauvages ", n'enlève malgré
tout presque rien au charme du livre.
Salutations
distinguées,
Un
descendant de la tribu des Mains
Rouges
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