Monsieur,
Avant toute
chose, permettez-moi, je vous prie, de me
présenter... Dans ma tribu indienne,
les
Chakmack, on me
nomme Nakoma, fille du vent. Je vous écris cette lettre en
espérant sincèrement (ou peut-être
naïvement) que vous ne laisserez plus jamais publier
des ouvrages dont les sources sont inventées... ou du
moins erronées.
C'est avec
beaucoup de surprise, je dois l'admettre, que j'ai
découvert des extraits de ce livre appelé
"Journal de
voyage".
Chateaubriand, l'auteur, je présume, y
décrit les moeurs des Indiens. Bien sûr, je ne
puis cacher le plaisir éprouvé à lire
ces textes qui parlent en fait de gens tels que
moi.
Cependant,
vous vous en doutez bien, ce n'est pas simplement pour
féliciter l'auteur de cet ouvrage, Chateaubriand, que je me suis empressée
de vous envoyer cette lettre. Je dois vous avouer la
colère que j'ai ressentie lorsque j'ai
remarqué, tout au long de ma lecture, que
Chateaubriand ne cessait de nous qualifier de
"sauvages". En fait, je me suis aussitôt sentie
insultée et vexée à la fois. Car,
même si cet auteur parle d'une autre tribu, lorsqu'il
emploie le terme "sauvages", il s'agit tout de même d'indiens
tels que mes frères de sang et moi-même
!
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Comment cet
auteur français peut-il donc se permettre de nous
appeler "sauvages" ? En quoi ma tribu et moi-même
sommes-nous des "sauvages" ? Par nos manières de vivre qui sont
différentes des vôtres, peut-être !
Permettez-moi de vous dire, monsieur le Directeur, que, tout comme vous, nous avons
du sang rouge ; tout comme vous, nous savons ce que sont la
tristesse, la colère et la souffrance ; tout comme
vous, enfin, nous sommes des êtres humains ! Qu'est-ce
qui peut bien vous choquer à ce point pour que vous
nous traitiez ainsi de "sauvages" ?
Nous sommes
nés dans la nature et avons appris à y
vivre... ou plutôt à y survivre ! Si ce sont
les habitants de la forêt que vous appelez
"sauvages", alors nous sommes bel et bien des
"sauvages". Mais ce qui est sauvage n'est-il pas
parfois meilleur que ce qui n'est que production
artificielle ? Allez dans la forêt et goûtez-y
donc ses fruits ! Avez-vous déjà
savouré quelque chose de meilleur ? Ne me dites pas
"oui" car ce serait là faire preuve de mauvaise foi
et je ne vous croirais donc pas !
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Nous sommes
tous, votre peuple comme le mien, nés dans la
forêt... La seule différence est que vous
l'avez détruite et remplacée par des pierres
immenses dans lesquelles vous semblez parvenir à
vivre, alors que nous avons appris à aimer la
forêt, ses animaux et ses fruits ! Pour vous,
l'étranger ne peut porter le nom d'"homme" que s'il
vous ressemble et réfléchit de la même
manière que vous ! Marchez dans nos pas et vous
comprendrez que nous ne sommes pas des "sauvages". Réfléchissez bien et vous
découvrirez alors peut-être que les sauvages...
c'est vous !
Permettez-moi
de m'expliquer ! Regardez vos vies à tous ! Vous vous
faites la guerre pendant des années, ne vivez
pratiquement plus en communauté, restant toujours
cloîtrés dans vos cabanes faites de pierres, et
vous doutez de tout ! A présent, faites le vide en
vous et réfléchissez bien... Ne vous est-il
donc jamais arrivé d'envier notre vie de "sauvages" ? De souhaiter ne plus travailler ? De ne
plus, enfin, être obsédé par ce que vous
appelez "l'argent"
?
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Relisez (car
je suppose que vous l'avez déjà lu ) le
récit de voyage de Chateaubriand. Regardez donc la vie que nous menons !
Nous ne vivons que de plaisirs naturels tels que les jeux -
comme le jeu d'osselets. Nous aimons les
mariages plus que tout, car tout le monde y participe,
étant donné que tout le monde se
connaît. Nous aimons naviguer sur le lac Erié et chasser l'ours à la
venue de l'hiver. Nous aimons chanter et danser. Nous ne
faisons la guerre qu'en cas d'extrême
nécessité. Nous aimons observer le "poisson
d'or", animal carnivore malgré sa grande
beauté extérieure, dans l'eau claire de nos
rivières naturelles...
Que
pensez-vous vraiment de nous ? Sommes-nous toujours aussi
"sauvages" que vous le pensiez avant la lecture de
cette lettre ? Je ne l'espère pas car cela
signifierait que cette lettre aura été
vaine...
Reconsidérez nous encore,
monsieur le
Directeur, et
vous découvrirez notre réelle nature. En
espérant ne pas vous avoir fait perdre trop de votre
précieux temps, veuillez agréer, monsieur le
Directeur, mes sentiments les plus
sincères.
Nakoma
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