20 mars 2006

Journée internationale de la Francophonie
Le Réseau Pléiade a participé activement à l'événement.

Francophonie : 2006, Année Senghor

Senghor francophonie....... Nouvelles francophones


Semaine du 20 au 27 mars

Fête de l'Internet
Le Réseau Pléiade s'active pour participer, comme l'an dernier, à ces festivités. Cette page et les suivantes font partie de ses initiatives... parallèlement à son partenariat libano-français avec un autre CSF, près de Tripoli ( Liban-Nord )...

. Vivre au Caire en 1972... Une belle cérémonie.....Tribulations .. Doc Revue CSF 72, 73, 74...... Henri Boulad... Interview du P. Boulad...Louis Sans..... Xavier Fleury....... LETTRES D'EGYPTE de Pierre Teilhard de Chardin .... Former tout l'homme, former tout homme .... Robert Solé, ancien élève du CSF, journaliste-écrivain, médiateur du journal Le Monde,..... Jean Mohsen Fahmy, écrivain au Canada et ancien élève du CSF .. Henri Curiel... Site des anciens du CSF

PHÉNIX, DÉFI LIBAN

blog libano-français pour un partenariat scolaire

DÉCOUVERTE ARCHÉOLOGIQUE
Perdu dans un vieux carton, un lot de lettres datant de 1972, 1973 et 1974 vient de s'éveiller du long sommeil de l'oubli et nous livre des souvenirs plus frais que les momies les mieux embaumées, comme autant de tableaux colorés que l'on jugerait presque dignes de concurrencer ceux de la Vallée des Rois, si une salutaire bouffée d'humilité ne venait brider quelque peu l'exaltation de la découverte... Voici l'une des premières lettres dépoussiérées, dont l'auteur serait un ex-jeune coopérant français officiant il y a plus de trente années au Collège jésuite de la Sainte Famille, sis dans le quartier populaire de Faggalah, au Caire ( Egypte )... Ces documents mis en ligne donnent au Réseau Pléiade une allure de machine à remonter le temps... mais ce n'est pas de la SF ( Science-Fiction ) !
VIVRE AU CAIRE en 1972, 73, 74...

Le Caire, 19 septembre 1972

Chers tous,

...enfin au Caire ! Je m'empresse de vous écrire pour vous assurer que je suis bien arrivé, après un voyage en avion fort agréable, à la japonaise ( compagnie Japan Air Lines, hôtesses en kimono, repas japonais et courtoisie bien japonaise, elle aussi ). Mais l'avion, arrivant de Londres, est parti d'Orly avec plus d'une heure et demie de retard... Ceux qui m'attendaient à l'aéroport égyptien ont dû patienter...

L'accueil a été très gentil et je découvre peu à peu les lieux de ma nouvelle vie et mon entourage... J'occupe une grande chambre avec tout le confort nécessaire - rocking-chair compris !... Mais quel bruit et quelle chaleur ! La fenêtre donne sur l'avenue Ramsès, l'une des artères les plus fréquentées du Caire, bordée par le métro en plein air et les voies ferrées pour trains de marchandises, car la Gare centrale se trouve juste en face ( avec sa sono ) ! Enfin, on s'habituera...

La rentrée aura lieu samedi prochain 23 septembre. Elle a été retardée d'une semaine pour des raisons matérielles... Cela me donne le temps de m'organiser.
Le Caire, 20 septembre 1972,

...Mon installation au Caire s'est très bien déroulée. Les pères jésuites ne manquent pas de prévenances pour leurs hôtes et chacun propose ses services... Ainsi, hier soir, j'ai effectué ma première sortie en ville, en compagnie du Père JOBIN, qui vit en Egypte depuis 1937. Nous sommes allés en "métro" ( une sorte d'autorail vert qui circule en surface ) jusqu'au Nil, que j'étais impatient de découvrir et que nous avons longé à pied un moment... Il me faudra y retourner de jour car la ville est peu éclairée la nuit. Donc, je n'ai pas pu voir grand'chose. En tout cas, il y a énormément de monde qui se promène le soir... pour profiter de la fraîcheur... Je m'acclimate peu à peu au bruit ( trains, métro, voitures, le tout en direct sous la fenêtre ), ainsi qu' à la chaleur, inhabituellement lourde et humide en ce moment. Les seuls instants de fraîcheur se situent le matin avant huit heures et le soir, après le coucher du soleil...

Dans trois jours, je découvrirai mes élèves, dont je suis en train d'apprendre à prononcer les noms, avec l'aide d'un collègue. Je serai à la fois professeur de français en 3è, à raison de 8 cours de 3/4 d'heure par semaine, et surveillant en 3è division. Pour le moment, je patauge un peu, car les Jésuites ont un univers bien à eux et des habitudes propres au Collège de la Sainte Famille, évidemment... Mais, comme je vous l'ai dit plus haut, je ne suis pas livré à moi-même, bien au contraire !

Le Caire, 29 septembre 1972

...tout va très bien. La rentrée a eu lieu voici une semaine déjà, et je m'initie peu à peu à tous les rites du Collège : uniformes imposés aux élèves ( chemises blanches, pantalons foncés, gilets gris et blazers bleus...), rassemblements dans la cour au coup de sifflet, lever des couleurs égyptiennes, tous les matins, sous les ordres de deux gradés de l'armée, le tout ponctué par un vigoureux "Vive la République !" (en arabe...). Mais rassurez-vous : la vie au Collège n'est pas pour autant celle d'une caserne. L'ambiance est plus détendue, parfois très "chaude"... Ainsi, certaines récréations, où le football est roi, tournent presque à la révolution, pour une simple histoire de but manqué ou annulé...(...)... Résultat : les élèves reviennent en classe en sueur, épuisés par ces récréations où ils se donnent à fond.

CDI / Bibliothèque du CSF, en l'an 2000.

Le Caire, 12 octobre 1972

... le Ramadan, qui vient de commencer, me ménage quelques moments de répit, ce qui n'est pas coutume, et j'en profite pour rédiger mon courrier, entre deux escapades dans les vieux quartiers du Caire... Mes périples dans les ruelles cairotes sont en effet fréquents et inlassables : il y a tant à voir, surtout depuis le début du Ramadan...(...)... Les cinémas sont nombreux, mais la foule qui s'y précipite l'est encore plus... D'ailleurs, tout au Caire se fait "en masse" : les déplacements, les repas, le travail, les loisirs... au milieu d'un grouillement indescriptible de gens, d'enfants, d'animaux, de véhicules en tous genres... Evidemment, cela ne va pas sans bruits - et là encore il y a de la "variété" : dans la ville la plus importante d'Afrique, les pétarades, les klaxons et les vibrations du métro s'unissent au chant du coq et aux bêlements des moutons, en passant par les mélopées des "muezzins", les hurlements des radios, les sirènes des voitures de police et les cris des passants qui n'arrêtent pas de s'interpeller, même s'ils ne se connaissent pas.

Il n'existe que peu d'endroits en ville où trouver le calme : la vie de la rue vous poursuit partout, dans votre lit, en classe, à la messe, à table, au cinéma, au concert... Pendant les heures de cours, je dois adapter ma voix aux circonstances : il faut dominer une avalanche de décibels qui déferle par des fenêtres généralement ouvertes, sous peine d'étouffer... Ici, en effet, le grand remède à la chaleur, c'est le courant d'air. Autant on l'évite en France, autant on le recherche en Egypte. Et, avec le courant d'air, vous parviennent toutes les illustrations sonores possibles et imaginables de la vie urbaine, le tout baignant dans une poussière qui s'infiltre partout... On ne cesse de balayer sa chambre, de passer le chiffon sur les meubles et de faire la lessive...

La surpopulation n'arrange rien, en matière d'insalubrité publique... et le fatalisme non plus : les rues sont sales ? Si on les nettoie, elles seront à nouveau sales le lendemain... Les chaussées trouées et les trottoirs défoncés, les maisons qui s'affaissent et les lampadaires qui s'écroulent, tout cela restera tel quel... A quoi bon réparer, reconstruire quand on sait que toute entreprise de ce genre est fatalement vouée au transitoire, à l'éphémère, dans une métropole essentiellement frappée par ce fléau nommé "surpopulation" ? ... Certains évoquent un laisser-aller général, qui aurait toujours caractérisé le peuple égyptien et que seule la "fermeté" d'un Nasser autoritaire était parvenue à enrayer. Mais avec l'homme a disparu l'influence. Et si les gens semblent respirer un peu plus librement qu'avant, il en est qui regrettent tout de même plus ou moins le temps où quelqu'un avait su les secouer, les sortir de cette espèce de cauchemar "éveillé" qu'est la vie misérable ( ou plutôt miséreuse ) de la grande majorité du peuple égyptien.

En effet, la misère est partout, au Caire plus qu'ailleurs en Egypte. Il y a beaucoup plus d'habitants que la ville ne peut en supporter. Certaines familles s'entassent dans une seule pièce d'habitation. Les terrasses du Collège donnent sur celles des immeubles voisins, où des paysans venus "faire fortune" à la ville vivent au milieu de leurs basses-cours ( qui ont également fait le voyage ), avec pour tout abri une toile de tente... ...Et ceux-là ont encore la chance d'avoir trouvé une place dans les hauteurs... D'autres doivent se contenter de camper dans de sombres arrière-cours ou dans des cages d'ascenseurs hors d'usage, voire dans des cimetières comme la Cité des Morts...

Face aux pauvres, il y a les riches, ceux qui ont tout, voire davantage... On est riche ou pauvre. Les nuances n'existent qu'à partir d'un certain degré de pauvreté ( jusqu'à la plus noire misère ) ou à partir d'un certain niveau de richesse ( depuis ceux qui ont tout ce qu'il faut pour vivre décemment jusqu'à ceux pour qui le superflu est encore très insuffisant )... (...)...

Les solutions de tous ces problèmes ne sont possibles qu'à une vaste échelle et je doute fort que l'Egypte puisse s'en tirer toute seule. D'ailleurs la situation actuelle de ce pays et de tout le "Tiers-Monde" est essentiellement due à l'inégalité des richesses et des possibilités de croissance qui sépare les pays riches ( occidentaux ) et les autres. Les systèmes économiques des "grandes puissances", basés sur le profit ( à tout prix, si l'on peut dire ) et sur l'exploitation cynique, sont largement en cause : "on" ne cherche pas vraiment à redresser les économies des pays pauvres, mais à en exploiter les ressources - à des conditions dérisoires pour les occidentaux - tout en y faisant des "placements" avantageux ( armements, produits fabriqués... ) au prix fort, c.à.d. en endettant davantage encore les pays pauvres, que l'on dit "sous-développés", et pour cause...

Salle informatique au CSF ( en l'an 2000 )

Salle informatique au CSF ( en l'an 2000 )

Pour changer de registre, l' "hiver" approche, ici comme en Alsace, mais il règne encore une chaleur lourde et humide... Le soleil est accablant dès 8h. du matin. La semaine dernière, j'ai même attrapé mon premier coup de soleil égyptien aux Pyramides de Guizeh (noblesse oblige !) lors du week end que j'y ai passé "à la belle " : j'ai dormi à même le sable du désert, comme un Bédouin... Bien sûr, comme c'était prévisible, j'ai crevé de froid la nuit et de chaud le jour ! ... Après-demain, je vais rééditer ce petit plaisir, mais cette fois dans la campagne fertile, du côté d' Héliopolis, l'ancienne "Cité du Soleil" - qui, aujourd'hui, fait partie de la grande banlieue du Caire...

J'ai visité des oasis ombragées par de magnifiques palmeraies et à cette occasion, j'ai découvert une vie paysanne encore figée dans des traditions millénaires : tous les déplacements se font à dos d'âne et de chameau, les troupeaux de buffles et de moutons sont menés par des bergers tout droit sortis de la Bible et on monte toujours pieds nus au sommet des palmiers pour y décrocher les dattes... De temps à autre, les troupeaux de moutons ( et de chèvres ) s'égarent dans notre XXè siècle, c'est-à-dire en plein centre-ville, dont ils encombrent les carrefours déjà fort engorgés...

Le Caire, 19 octobre 1972

...ici, le climat a légèrement mais favorablement évolué : deux petites averses ont rafraîchi l'atmosphère, à la satisfaction générale. On se hasarde un peu plus volontiers dans les rues, mais on recherche toujours les trottoirs à l'ombre ! La vie de piéton n'est pas facile, au Caire... Traverser la chaussée, même lorsque les feux sont au rouge, constitue une expédition quelque peu risquée... Marcher sur le trottoir, c'est mener un combat permanent des coudes et des pieds pour se frayer un passage. Ainsi, en période de Ramadan, il vaut mieux attendre, pour sortir, l'heure du grand repas musulman, à 17 h. 30, qui intervient après une journée de jeûne. A ce moment-là, et jusqu'à 19 h., les rues sont désertes, au point que l'on se demande parfois si la ville n'a pas été évacuée. Mais cela est vrai essentiellement pour les grandes artères. On retrouve le peuple dans les ruelles, installé au milieu d'étalages de toutes sortes ( fruits, légumes, quincaillerie, bazars, confiseries, bars ambulants pour le thé et les jus de fruits... ), sous la lumière crue des lampes à gaz portatives et des lampions multicolores, ou bien autour d'un feu de camp. Assises par terre, toutes les familles réunies pour la circonstance dînent en écoutant les versets du Coran diffusés par les radios ou les hauts-parleurs branchés aux mosquées les plus proches. Les mosquées sont très nombreuses au Caire : on en remarque au moins une dans chaque rue... On compte également beaucoup d'églises : catholiques, coptes, orthodoxes, protestantes, arméniennes... Mais il y a une seule synagogue au centre-ville et une autre dans le Vieux-Caire... *


* NDLR : cette phrase ( "...il y a une seule synagogue au centre-ville..." ) fut barrée au feutre noir par un sbire de la censure locale, car la lettre fut expédiée non par la voie consulaire ("valise diplomatique") mais par le biais de la poste égyptienne... Cette intervention "externe" et pour le moins partiale intrigua fort les destinataires de la lettre, qui en firent part à l'expéditeur...
Après les mosquées, parmi les lieux les plus fréquentés du Caire figurent les salles de cinéma. Tous les films qui y passent sont en anglais ou en arabe, avec sous-titres français. Je suis allé hier, pour la première fois, dans l'un de ces cinémas... et je prévois d' y retourner souvent. L'ambiance dans la salle est formidable, très "bon enfant". Le public égyptien est pour le moins expansif et, durant toute la séance, il n'arrête pas de rire, de crier, d'applaudir... en consommant des tonnes de "pépins" ( les "cacahuètes" du coin...). Le cinéma représente le grand moyen d'évasion des égyptiens : lorsque les salles se vident, vers minuit, les rues du Caire sont envahies par une foule énorme et surexcitée... Et tous ces gens mangent des brochettes, boivent des jus de fruits et bavardent une bonne partie de la nuit... Comme en Espagne, on vit surtout la nuit... C'est à regret que j'ai regagné le Collège, l'autre soir, car j'avais une surveillance d'étude à assurer le lendemain matin, à 7 h. ! (...) ; dans ce cas, c'est-à-dire cinq jours par semaine, le lever à 6 h. s'impose, histoire d'avoir le temps de prendre son petit-déjeuner avant le débarquement des fauves...



Ci-contre, salle de permanence / étude au CSF ( en 2000 )

Comment vit-on, au collège ? Très calmement, le plus agréablement possible, surtout lorsque les élèves sont repartis. Dès lors, dans les couloirs déserts, ne résonne plus, aux heures de prière et de repas, que la cloche du Frère Roberto ( un grand ami de la "petite Thérèse" - de Lisieux... ). De temps à autre, au bout d'un couloir, s'esquisse l'ombre furtive d'une soutane blanche qui ne tarde pas à disparaître. Il y a tout un réseau téléphonique reliant les différentes parties du Collège au vestibule d'entrée, où sont "parqués" les visiteurs... On trouve tout le nécessaire pour la vie quotidienne, donc pas le superflu. Les "laïcs" vivant au collège, parmi les jésuites, sont intégrés dans la communauté : chacun a son travail, sa "cellule", sa place à table... et son banc à l'église ( là, j'exagère un peu...). Sous ses apparences quelque peu austères, l'ambiance de la "sainte famille" est familiale, bien sûr... On se retrouve régulièrement à la "salle de récréation", après les repas, pour lire les journaux, essayer d'avoir des nouvelles d'ailleurs, ce qui n'est pas toujours évident, écouter quelques airs de piano et se détendre en plaisantant - car la bonne humeur est de règle pendant les "récréations"... N'oublions pas les parties de scrabble et de tric-trac, jeux pratiqués quotidiennement par quelques inconditionnels comme les pères Jobin et de Goësbriand... La télévision - un petit poste fort ancien - rallie les pensionnaires aux heures du journal télévisé, en arabe... Comprenne qui pourra - mais ceux qui le peuvent traduisent pour les autres, charitablement. A table, le même esprit de charité fait que tout le monde prend soin d'éclater de rire lorsque quelqu'un raconte une blague, que l'on avait pourtant déjà entendue la veille et que l'on réentendra certainement le lendemain... Ambiance "abbaye de Thélème"...

Mais il est grand temps d'achever cette missive, car l'heure approche d'aller pique-niquer, "en famille", au bord du Nil, comme chaque jeudi soir, veille du jour de congé hebdomadaire. On s'entasse alors sur un bateau à l'amarre, "L'IBIS", et on mange côte à côte en regardant tous dans la même direction : le Nil, avec ses felouques, ses barques bondées de promeneurs, ses oiseaux-pêcheurs, son coucher de soleil... Et l'on rentre contents, dans l'autocar qui nous a amenés... L'aller-retour est très animé : chacun voulant montrer à l'autre ce qu'il voit, il arrive que l'on soit tiraillé par quatre ou cinq personnes à la fois, au point de ne plus savoir où donner de la tête. Souvent, les commentaires se font en trois langues différentes ( arabe, français, anglais...), quand les uns et les autres, dans le feu de l'action, retrouvent instinctivement leur langue maternelle...

Le collège a sa propre compagnie d'autobus ( comme tous les établissements religieux du Caire ). Il y a en tout une vingtaine d'autocars aux couleurs du collège ( blancs et bleus ) qui, dès l'aurore, cherchent les élèves aux quatre coins de la ville et les reconduisent chez eux l'après-midi, après les cours...

Demain, jour de congé, je vais visiter l'un des plus vieux monuments de l'histoire humaine : la pyramide à degrés de Sakkarah... Je n'ai vu cette pyramide que de loin, jusqu'à présent. Il est également prévu que j'aille passer quelques jours de vacances à Alexandrie, à la fin du Ramadan, aux alentours du 5 novembre, en compagnie des collègues coopérants. On nous y prêtera un appartement ( avec vue sur la mer, s.v.p. ! )... Bref , vous pouvez constater qu'on n'a guère le temps de s'ennuyer, pendant son temps de service en coopération !

Mais qu'entends-je dans l'escalier ?...du frère Münsch la voix puissante, où l'accent du pays natal est encore bien vivace : il est l'heure de partir pour le Nil... le moteur de l'autobus tourne déjà !

 

PORTRAIT

Le Caire, 11 novembre 1972

... Depuis aujourd'hui, les élèves portent leurs blazers bleus d'hiver. Il est vrai que le temps s'est rafraîchi, et c'est tant mieux. Cela me convient davantage. Il y aura moins de courants d'air, désormais, puisque moins de fenêtres ouvertes... Il paraît qu'à Strasbourg vous avez bénéficié d'un automne magnifique. C'est un père jésuite, revenu droit d'Alsace où il était allé célébrer un mariage à la cathédrale, qui me l'a dit. Il a ainsi pu me donner des nouvelles du pays. Mais il a omis de rapporter du KIRSCH au Frère Münsch, qui lui a sonné les cloches. Ce frère, alsacien originaire de Mulhouse-Ferrette, est un homme sympathique et original : il a entrepris de transformer l'imprimerie du collège, dont il est le technicien responsable, en élevage de pigeons, colombes et tourterelles. Et il continue à tirer ses stencyls au milieu des roucoulades, froufrous et autres battements d'ailes... Les machines sont recouvertes d'excréments pigeonnesques, mais le frère Léon Münsch est aux anges et il a tous les jours des nouvelles à nous donner de sa petite "famille"... : idylles, accouplements, naissances, conflits, ruptures, divorces, fugues, retours, réconciliations...etc... Ces volatiles vivent en société, à l'image des humains, dans l'atelier du frère... Le dernier pensionnaire en date, un caméléon, a pris le large hier, à moins qu'il n'ait été victime d'un milan, car il passait une grande partie de ses journées sur la terrasse...

Léon Münsch est au Collège de la Sainte-Famille depuis 1939. Si j'ai bien compris, cette année-là, il était en route pour la Chine et faisait escale en Egypte. Il n'en est pas reparti... à moins que ce ne soit l'inverse : il aurait résidé quelque temps en Chine et sur le chemin du retour vers l'Europe, il aurait fait escale en Egypte, escale qui se prolonge... Toujours est-il qu'il n'a plus revu l'Alsace depuis huit ans et comme sa famille est dispersée, il ne pourra pas y retourner de sitôt. Bien sûr, c'est un grand amateur de soupe(s) ; il se charge de vider les soupières de toutes les tables ! Mais il en garde tout de même un peu pour ses pigeons, qui vivent au même régime que lui.
Quant à la bière, fort légère en Egypte, il n'en laisse pas perdre une seule goutte... Il fait chaud, on a soif... Mais le carburant se fait parfois rare : le kirsch du frère Münsch, fort bon, doit être bu avec parcimonie. C'est une denrée précieuse en Egypte. Heureusement, le frère-imprimeur, polyglotte et colombophile, a aussi des talents de distillateur : il va bientôt reprendre sa fabrication de "münschette", breuvage de son invention, qu'il distille avec amour dans son imprimerie...... J'oubliais de dire que le frère Léon Münsch occupe aussi la fonction de chauffeur de la communauté. C'est d'ailleurs lui qui m'a cherché à l'aéroport, en septembre dernier...

 

Haute-Egypte

Le Caire, 25 janvier 1973

... Je n'ai toujours pas mon permis de résidence (!), ce qui m'empêche de voyager à l'étranger... En février, me dit-on... En attendant, pour les vacances de Noël, je me suis offert cinq jours en Haute-Egypte, en compagnie d'un collègue jésuite ( et breton ), le père Xavier de Goësbriand. Je compte y retourner à Pâques, pour voir les temples de Nubie ( surtout ABU SIMBEL...). Mais j'ai pu parcourir les lieux célèbres de Louxor, Karnak et Thèbes... et visiter les tombeaux des pharaons, dont celui de Tout-Ankh Amon, dans la Vallée des Rois, tout comme ceux des "nobles", aux parois couvertes de scènes peintes aussi fraîches qu'au premier jour... Dans les tombes royales, les longues galeries descendant sous terre sont impressionnantes. Les salles, recouvertes de peintures vieilles de 5000 ans et d'hiéroglyphes par milliers, sont parfois très vastes, et pour y parvenir, il faut franchir plusieurs obstacles sous forme de fossés et de labyrinthes... Dans tous les lieux de cette nécropole (...les tombes de Ramsès II et III, d'Aménophis, de Toutmosis ...etc...) règne une atmosphère lourde et poussiéreuse, en somme suffocante... Au bout du cinquième tombeau, on en a un peu assez de monter et descendre des escaliers, surtout quand on est arrivé sur place en empruntant un "raccourci", c'est-à-dire en escaladant la montagne qui sépare le site de Deir-el-Bahari de la Vallée des Rois, au lieu de la contourner en suivant la route goudronnée... Mais on a fini par tout explorer, y compris, au retour, le temple à étages de la "pharaonne" HATSCHEPSOUT, à Deir-el-Bahari... C'est un édifice vaste et imposant, découvert et dégagé au début du siècle, au pied d'une énorme falaise rocheuse. Les fouilles archéologiques sont actuellement menées par une mission polonaise. Quant aux ruines de Karnak, sur l'autre rive du Nil, côté Louxor, il faut plusieurs heures pour les visiter.

Le 3è jour, nous avons rejoint Assouan, 250 kms plus loin. Là, nous avons visité le fameux nouveau barrage qui épargne les crues à la vallée du Nil et la prive du même coup de l'indispensable limon qui fait toute sa fertilité... Mais pour accéder à ce monument "pharaonique" du XXè siècle, il a fallu bien des pourparlers avec la police : il faut être accompagné d'un guide autorisé, muni d'une autorisation écrite des autorités... N'oublions pas les 4 ou 5 contrôles à subir aux barrages établis par l'armée. Bien sûr, les photos étaient interdites et l'on ne pouvait descendre de voiture qu'à certains endroits. Le chantier, encore en cours, s'étend sur pas mal de km2... Le long de la route, on a aperçu de nombreux missiles sur leurs rampes de lancement... Etaient-ils vrais ou s'agissait-il de simples maquettes ? En tout cas, si les Israéliens avaient un jour l'idée d'attaquer et de démolir le barrage, c'en serait fait de l'Egypte. Il paraît, d'après certains calculs, que les maisons du Caire auraient de l'eau dans la cave. Or, Le Caire est à 900 kms du barrage d'Assouan !

En Haute-Egypte, il fait un temps magnifique, en hiver... Les fleurs sont en plein épanouissement, dans des jardins exotiques situés sur des îles, au beau milieu du Nil. Le jardin du Lord Kitchener est le plus couru... Assouan étant la "Porte de l'Afrique", le temps y est beaucoup plus clément qu'au Caire, en cette saison. Mais il vaut mieux ne pas s'y aventurer en été. Le curé de la paroisse locale, chez qui nous avons séjourné, a dû installer dans son presbytère un système d'air conditionné fort coûteux, pour supporter la chaleur de l'été, qui s'étend d'avril à octobre. En tout cas, Assouan est une station climatique connue pour la pureté de son air et son calme reposant. J'ai pu le vérifier par moi-même. J'ai fait sur le Nil des parties de felouque très agréables, entre les curieux rochers de l' Ile Eléphantine, devant les collines rocheuses sur lesquelles se dressent côte à côte le tombeau luxueux de l' Agha Khan et les ruines du monastère de Saint-Siméon. Au milieu du fleuve, les égyptiens ont pour coutume de boire un peu de l'eau du Nil, très pure à cet endroit, paraît-il... Je me suis abstenu de les imiter, me contentant d'y tremper le bout des doigts.

Retour en train - wagon-lits - comme à l'aller. Mais cette fois, on part avec 2h.30 de retard et on arrivera au Caire 20 heures plus tard, avec 6 heures de retard. Infernal. Parfois, le train ne roulait pas à plus de 40 kms/h. pour ne pas forcer le ballast devenu fragile par manque d'entretien... Il faudra bien se mettre à le retaper, ce ballast, mais peut-être attend-on une catastrophe ferroviaire pour s'y décider...

Les classes reprennent samedi pour une durée ininterrompue de trois mois. L'année se terminera à Pâques, qui a lieu ici le 29 avril, donc une semaine plus tard qu'en France... La première quinzaine de Mai sera dédiée aux examens de fin d'année. Ensuite, au mois de juin, je pense pouvoir enfin visiter le Liban et la Syrie, muni d'un titre de résident en bonne et due forme.

La grippe ne sévit pas seulement à Strasbourg. L'Egypte y succombe également, car du Caire à Assouan, je n'ai rencontré personne qui ne fût grippé. Au collège, tout le monde y a passé, certains restant alités trois jours, d'autres huit... Je n'ai pas fait exception, pour la grippe, mais je ne me suis pas couché, de peur de ne pas me relever avant une semaine... Au bout de 48 heures, il n'y paraissait plus, au prix d'une impressionnante consommation d'oranges et de thé chaud. Le Père Recteur - déjà fragile des poumons - s'est offert une petite malaria, à la suite d'une piqûre que lui infligea un moustique au mois d'août, un jour d'orage... Il s'en est relevé assez rapidement. Mais, du coup, tout le monde exige une moustiquaire, pour les "beaux jours"... Certains y voient même un prétexte supplémentaire pour passer l'été en France.

La paix au Vietnam est accueillie avec intérêt, ici, car c'est le début d'une nouvelle période pour le Moyen-Orient : enfin, "on" va pouvoir s'occuper des problèmes israélo-arabes. Mais les Palestiniens ne vont pas laisser les gouvernants négocier facilement la paix, afin de ne pas être une nouvelle fois les laissés-pour-compte...

L'Egypte, quant à elle, se débat actuellement dans une crise économique de plus en plus accentuée. Les éditions Hachette menacent de fermer les deux librairies et le dépôt qu'elles possèdent au Caire. Motif : "L'Egypte ne paie pas, il y a trop de frais à supporter". Si cela se fait, les relations culturelles franco-égyptiennes risquent d'en pâtir. Par-dessus le marché, on déplore une crise du papier : celui-ci commençant à manquer, les journaux, déjà maigres, ont dû diminuer leur nombre de pages. (...)...

Le Caire, 22 février 1973

... je viens de prendre connaissance de quelques statistiques qui vous intéresseront peut-être : sur 535 élèves, au Collège de la Sainte Famille, 506 sont égyptiens. Le restant se départage ainsi : 2 algériens, 7 libanais, 1 lybien, 3 palestiniens, 2 saoudiens, 7 syriens, 1 yéménite, 1 anglais, 1 chinois, 1 grec, 1 iranien, 1 italien et 1 suisse... Plutôt que de hisser le drapeau égyptien chaque matin, il faudrait envoyer au sommet du mât l'emblème étoilé de l'O.N.U. ... Quant aux différentes religions présentes, je laisse à d'autres le soin de les dénombrer... Je ne parle pas des deux "petits collèges", qui totalisent environ 1000 élèves ( parmi lesquels 4 petits français prénommés Abdallah, Aziz, Amin et Kayedi ! ). Heureusement que tout ce monde parle français, anglais et arabe... Sinon le CSF serait une réédition de la Tour de Babel !

Toutefois, il est curieux de constater qu'il est facile, dans ce contexte cosmopolite, de mélanger les langues. Il arrive que les élèves changent de langue en pleine conversation : du français, on passe brusquement à l'arabe, bientôt relayé par l'anglais... Peut-être certaines choses sont-elles plus faciles à dire dans telle ou telle langue... C'est à en perdre son latin ( ou le peu qu'il en reste...) Pour couronner le tout, depuis quelques jours, le frère Münsch s'est mis en tête de m'adresser la parole en alsacien ! Comment, dans un tel cocktail linguistique, ne pas perdre, à plus ou moins brève échéance, la pleine maîtrise de sa langue maternelle ? Une certitude : mon vocabulaire arabe commence à s'enrichir, mais il s'agit surtout d'expressions qui reviennent régulièrement dans les conversations, au-delà des traditionnelles formules de politesse, et que l'on finit par enregistrer mécaniquement... Les élèves se chargent de m'enseigner l'art de proférer des insultes en prétendant qu'il s'agit de compliments et salutations nécessaires à la vie sociale... Comme si tout ce galimatias ne suffisait pas à m' étourdir, voilà que je me mets à fréquenter le ciné-club du centre culturel italien, ainsi qu'un cercle d'étudiants de l'institut d'espagnol...

 

Le Caire, 31 mars 1973,

... la situation économique de l'Egypte est mauvaise... On s'en aperçoit tous les jours, par exemple à table : plus de tomates, puisqu'elles sont toutes exportées vers les pays de l'Est, l'Union soviétique en tête : l'Egypte est surendettée à l'égard de cette dernière...Donc, plus de sauce tomate, depuis deux mois. On mange les nouilles et le riz à sec... C'est aussi la saison des fraises : or, ces dernières prennent également la direction de l'Est ; les rares qui restent sur les étalages sont très chères et en fort mauvais état... Le nouveau gouvernement de Sadate se donne à présent pour première tâche de combattre non plus Israël, mais un ennemi intérieur : la "vie chère"... Il veut en outre venir à bout de la bureaucratie qui paralyse tout : c'est ainsi que j'attends toujours mon permis de résidence... Avant-hier, j'ai dû signer une nouvelle demande de visa... J'espère obtenir ma carte de travail avant le mois de juin, pour pouvoir payer mes billets d'avion en argent égyptien.

La semaine dernière, au retour d'une agréable - presque fastueuse - soirée chez des parents d'élèves, mon taxi a croisé de longs convois militaires (canons, chars, radars et autres babioles)... Cela m'a fait penser à ces journées de la Belle Epoque, à la veille du conflit de 14-18, journées pendant lesquelles les flonflons de la fête recouvraient les cliquetis des armes... Enfin, espérons que l'on évitera ce genre de "feu d'artifice"... En attendant, Sadate, qui a pris tous les pouvoirs, vient de décréter l'état d'urgence, mais l'on dit que c'est une manoeuvre strictement intérieure. Raids militaires expérimentaux sur la capitale, alertes fictives, coupures d'eau et de courant se succèdent "pour habituer le peuple aux privations" (sic) ! Comme si les égyptiens n'enduraient pas déjà assez de privations... Il m'arrive de corriger des copies à la lueur d'une chandelle... Par ailleurs, on cherche quand même à divertir les gens de leurs soucis : le football est un sûr moyen d'y parvenir... Ainsi, hier, au Caire, la fin d'un match "historique et national" a provoqué en ville des manifestations de folie enthousiaste, où chacun a pu se défouler ( pour un ballon entré dans le filet...).

 

KHAMSSIN

Le Caire, 19 avril 1973

... aujourd'hui, nous vivons un événement météorologique hors du commun, selon l'avis général, ici, au Caire : une tempête de sable, baptisée khamssin, s'est levée ce matin et n'a cessé de croître au cours de la journée, si bien que ce soir, à 17 heures, la ville est plongée dans une nuit rouge, orangée, digne de l'Apocalypse, le tout sous un vent de poussière qui blanchit tout, comme la neige chez nous en hiver, et qui vous brûle la peau... Je viens de "mijoter" quelques instants sur la terrasse : c'est incroyable...on a du mal à respirer, tant l'air chaud est dense et âcre... La température est de 40°, malgré l'absence des rayons du soleil et bien que le baromètre consulté soit situé du côté nord, à l'abri du vent. Il est hors de question de quitter la maison et de s'aventurer dans les rues. Espérons que ça va se calmer. Je vois la poussière danser dans la lumière diffusée par ma lampe de bureau : c'est fou ce qu'on peut respirer comme saletés. Huit jours à ce régime et tous les cairotes auront crevé à petit feu ! Le frère Paul KHOURY, linger de la communauté, vient de me dire qu'il n'avait plus vu ça depuis 1946... Le spectacle qui s'offre maintenant depuis la fenêtre de ma chambre est tout bonnement fantastique : un épais mur jaune, doré, presque phosphorescent mais opaque se dresse devant moi et illumine ma chambre où l'éclairage électrique est devenu superflu... Je n'aperçois même plus l'immeuble d'en face, entièrement noyé dans le vent de sable, absorbé par le "mur jaune" qui semble parfaitement immobile tellement il est dense... Je vous raconterai la suite la semaine prochaine si je ne suis pas réduit en cendres d'ici là...

 

Haute et Basse Egypte

Le Caire, jeudi 10 mai 1973...

... je ne vous ai pas encore raconté mes vacances pascales en Haute-Egypte, en compagnie de quatre collègues ( trois français et un syrien ) : cinq jours d'une vie pharaonique dans un hôtel luxueux de Louxor, au bord du Nil, d'où, chaque soir, j'ai assisté à de magnifiques couchers de soleil, derrière les montagnes de Thèbes, la ville funéraire des Pharaons. Départ tôt le matin, à vélo, après avoir traversé le fleuve en felouque ou en "bac" : visite des temples et des tombeaux, escalade des montagnes rocheuses qui surplombent le site fabuleux de Deir-el-Bahari, pour atteindre la Vallée des Rois par la voie la plus directe, et contacts avec les villageois du coin... Tous sont très sympathiques avec les touristes fournisseurs de devises, mais chez certains, l'hospitalité semble désintéressée : ils nous ont offert le thé dans leurs maisons de boue séchée, devant ...un poste de télévision dernier cri, délicatement juché sur un simple tabouret - seuls meubles de la pièce ! Assis sur des nattes, car il n'y a pas d'autres "sièges", nous suivons la cérémonie de prières et de lecture du Coran, un vendredi matin... Après avoir dû réparer un pneu crevé, ce jour-là, nous retournons à Louxor vers deux heures de l'après-midi, affamés, assoiffés, poussiéreux et rôtis par le soleil. Aussitôt, on fonce chez un cabaretier qui nous sert de la cuisine "spéciale" dans une arrière-cour ombragée, le tout arrosé de jus de fruits et de bière... Une fois rassasiés et désaltérés, nous cavalons vers l'hôtel pour nous ravigorer dans l'eau (presque) fraîche de la piscine... Toute l'après-midi se déroule dans ce havre de paix et de fraîcheur, à l'ombre des palmiers et des flamboyants... Nous recouvrons peu à peu nos forces, sous la garde bienveillante de quelques serviteurs enturbannés, qui viennent de temps à autre nous débarrasser des moustiques, taons et autres volatiles taquins d'un vigoureux coup de "chasse-mouches" en crins de cheval...

Le soir, dans le parc, sous le firmament étoilé, nous suivons d'un oeil reposé les évolutions de deux chevaux danseurs couverts de grelots, qui caracolent au son des flûtes et des tambourins... Un autre soir, longeant le Nil, une calèche nous emmène, en une demi-heure, vers les gigantesques ruines de Karnak, où nous attend un "son et lumière" peu banal ... Un autre soir encore, à l'heure du crépuscule, nous voilà à bord d'une felouque qui va nous entraîner vers quelque île verdoyante, d'où nous reviendrons à toute allure, car il fait grand'vent et nous voguons dans le sens du courant. Notre pilote-marinier louvoie très habilement, avec sa voile triangulaire, mais certaines manoeuvres un peu brusques nous ballottent rudement, sous le regard amusé d'un moussaillon qui, debout, tient le gouvernail d'une main ferme et un cordage de l'autre, sans que rien ne semble pouvoir le faire défaillir. Il aura un bon bakchich au débarcadère... "BOKRA !", nous lance-t-il..."A demain !"

Mais le lendemain soir, il nous faut regagner Le Caire en empruntant le "tapis volant" local ( en l'occurrence l' Illyouchine 18 qui nous a déposés à Louxor il y a quelques jours...)... Un conte des Mille et une nuits s'achève...

Il ne faut pas croire que l'on mène toujours ici une vie de pacha : je viens, par exemple, de pâlir sur une centaine de copies d'examen, et il y en aura d'autres à corriger dans une dizaine de jours - sans oublier les épreuves à surveiller pendant une semaine ( du 18 au 23 mai ). Bref, on ne chôme pas... Nouvelle petite trêve en vue, cependant : une virée à Alexandrie pour goûter aux joies de la plage... Autant en profiter, avant que nous ne connaissions les mêmes ennuis que ces pauvres libanais qui ne peuvent plus mettre le nez dehors sans se faire canarder !... Vous avez sans doute connaissance des remous et des affrontements qui perturbent la vie libanaise, en ce moment... Ici, de telles histoires tournent inévitablement à la guerre de religions : côté feddayines, des musulmans fanatisés, poussés par Khazzafi, cherchent à ravir le pouvoir aux chrétiens, à Beyrouth... S'ils y parvenaient, ce serait la guerre inévitable avec Israël, car ces derniers, se sentant visés, attaqueraient immédiatement, comme ils ne l'ont d'ailleurs pas caché... Il y a donc d'éventuelles "réjouissances" en perspective... Comme si toute cette confusion ne suffisait pas à semer le désordre, ne voilà-t-il pas que les évêques français produisent un texte consacré aux relations des chrétiens avec le judaïsme, sous la houlette de Mgr Elchinger, archevêque de Strasbourg, qui s'exprime en tant que président du comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme : bref, en publiant ce texte jugé, ici, maladroit et politiquement orienté, l'épiscopat français a froissé les chrétiens des pays arabes, qui font part de leur consternation et de leur réprobation. D'après ce que j'ai entendu çà et là, au collège, où se trouvent précisément réunis les jésuites du Liban et de Syrie, pour une assemblée générale, cette intervention épiscopale est d'autant plus regrettable qu'elle ne s'imposait vraiment pas, dans le contexte actuel... Les jésuites ont fini par donner de la voix dans un communiqué commun. (...) ( NDLR 22 février 2006 : près de 20 ans plus tard, en 1992, Mgr Elchinger évoque ce texte et les réactions qu'il a suscitées dans son livre L'AME DE L'ALSACE ET SON AVENIR...En voici un extrait trouvé sur le site http://judaisme.sdv.fr/histoire/document/jud-chr/elching/livre.htm, où l'on peut consulter le reste de la page intitulée Le développement d'un climat nouveau. Les orientations épiscopales françaises en 1973 )...

Il est 20h.10, c'est-à-dire 18h.10 en France, puisque depuis le 1er mai, on a avancé nos montres d'une heure, horaire d'été oblige... En hiver, nous n'avons qu'une heure d'avance sur l'Europe. Dans cinq minutes, je prends le métro pour aller voir L'Impromptu de Molière, pièce jouée dans la cour d'une maison arabe typique. Je suis curieux de voir ce que cela va donner : une pièce de Molière dans un décor oriental "naturel" ! ... A présent, vu le climat, on peut prendre ses repas, assister à des représentations théâtrales ou à des projections de films en plein air... Il y a, non loin du collège, un "ciné-jardin", dans une cour d'immeuble...Mais il est temps que je vous quitte : mes collègues s'impatientent... Il ne faudrait pas rater le début de la pièce... qui nous changera sûrement les idées !

Le Caire, Vendredi 1er juin 73...

... Bientôt, départ pour la Grèce. Le 6 juin, je me rends à Alexandrie, et le 7, c'est l'embarquement pour Athènes - Le Pirée où j' arriverai le 9.

... J'ai donc enfin décroché mon permis de séjour et ma carte de travail... la semaine dernière ! Mais le visa de retour qui doit me permettre de rentrer en Egypte expire le 30 août, ce qui m'obligera à revenir au Caire fin août, à moins que je n'arrive à prolonger ce visa à l'ambassade d'Egypte de Paris. Encore des joies administratives en perspective...

En ce qui concerne le billet de retour par avion Paris-Le Caire, je suis assez fier de moi : j'ai réussi à le payer en tant que citoyen égyptien - tarif "scolaire", ce qui m'est revenu à 37 livres ( c.à.d. 350 francs ! )... Quand on pense aux tarifs pratiqués en France !... En septembre dernier, je suis arrivé en Egypte muni d'un billet qui avait coûté 1130 francs...

... j'ai définitivement achevé la correction des examens hier soir. Le collège a sombré dans le "silence" profond des vacances d'été. On n'entend plus que le vacarme habituel de la rue. Chacun prépare son petit voyage. C'est l'éclatement de la communauté ( France, Belgique, Canada, Etats-Unis, Afrique Noire, Madagascar, Suisse, Grèce, Italie...). Bref, tout le monde se débine ! Rendez-vous en septembre... pour les examens de rattrapage !

 

Nouvelle rentrée scolaire : septembre 1973
 

Le Caire, 23 septembre 1973

... nous sommes un vendredi, jour de congé hebdomadaire - le "dimanche" musulman... Ce matin, la communauté va pique-niquer au pied des Pyramides, à un endroit où l'on surplombe toute la ville et la vallée du Nil. Le Recteur y aurait acquis pour le collège et la communauté un petit chalet... On a en effet bien besoin d'un endroit en dehors de la ville, pour nous reposer, détendre nos nerfs mis à rude épreuve et surtout pour respirer un air purifié, au dessus des nappes de gaz qui baignent la capitale... Je me réjouis car le désert autour des pyramides se prête à bien des occupations : marche dans les dunes, parties de cheval, de mulet ou de chameau, recherche de fossiles ( j'ai découvert récemment un tronc d'arbre fossilisé, magnifique mais trop lourd pour être traîné jusqu'au collège )... Nous avons dans ce domaine un prédécesseur célèbre en la personne de Teilhard de Chardin qui a légué au collège une belle collection de fossiles en tous genres : pierres, coquillages, algues pétrifiées, squelettes...etc... En tout cas, cette sortie sera une bonne occasion de profiter pleinement du soleil, qui est aujourd'hui fort supportable ( alors que la semaine dernière, la température s'élevait à 37 degrés ! )...Nous sommes loin des frimas alsaciens, qu'un petit vent frais me rappelle parfois, vaguement, le soir...

Le Caire, 4 octobre 1973

La rentrée vient d'avoir lieu. Une nouvelle année scolaire commence. Les élèves ont retrouvé leurs marques et leurs occupations, tandis que les professeurs ont ranimé leurs échanges pédagogiques autour du thème suivant : en quoi consiste l'enseignement du français à l'étranger ? Certains veulent accentuer l'enseignement de la langue française, considérée principalement comme un véhicule oral et secondairement comme un support écrit. D'autres insistent sur la culture, l'assimilation du français par le biais de la littérature pure et dure... Il se trouve que les premiers officient essentiellement dans le premier cycle dit "préparatoire", de la "6è" à la "3è", alors que les seconds s'occupent du cycle dit "secondaire", de la "seconde" à la "terminale"... Je fais plutôt partie du premier "clan", en partant du fait que j'enseigne en 3è préparatoire, mais ces discussions me semblent quelque peu irréelles. Il est facilement compréhensible que la littérature occupe davantage le terrain à partir de la seconde alors que les années du cycle préparatoire ( comme le mot le suggère ) sont destinées à conforter la maîtrise écrite et orale de la langue, dont on a bien besoin dans le cycle secondaire pour étudier les textes littéraires et produire des écrits du type "dissertation"... Les discussions tournent aussi autour d'un corollaire subtil mais inévitable : l'école, un lieu d'instruction ( assimilation de connaissances ) ou d'éducation (apprentissages qui dépassent la "simple" assimilation et insistent notamment sur la formation de l'esprit critique, à l'écrit comme à l'oral, en confrontant les points de vue sur tous les aspects de la vie ) ?... Mais l'étude de la littérature ne joue-t-elle pas ce double rôle ? Ou encore : faut-il rester cloîtré dans l'école ou s'ouvrir davantage à l'extérieur : sorties, visites, voyages, camps-labos... ? Il me semble qu'en France, ce débat agite également les esprits... ce qui tend à prouver qu'il ne concerne pas le seul enseignement du français "langue étrangère"... Toute cette "agitation" intellectuelle ne vient-elle pas de la France d'après 68 ? ... Penser bien fort vivifie l'esprit mais fatigue le corps, surtout quand il fait chaud... et soif. J'interromps donc momentanément le débat et m'en vais déguster quelque jus de fruit au coin d'une rue voisine... Cela me changera de l'eau chlorée...


NDLR 27 mars 2006 : trente et un ans plus tard, un article de l'hebdomadaire égyptien AL-AHRAM Hebdo, en date du 24 novembre 2004, vient éclairer ce débat pédagogique de septembre 1973 en le situant dans un contexte plus vaste, où interviennent d'autres données s'inscrivant dans la durée : Former tout l'homme, former tout homme...

Guerre d'Octobre

Le Caire, samedi 6 octobre 1973 : début de la Guerre d'Octobre... En début d'après-midi, le père Jobin fait irruption dans ma chambre et m'annonce : "c'est la guerre !"... et il repart diffuser la nouvelle ailleurs... Une certaine agitation dans le couloir, faite de chuchotements et de va-et-vient, me confirme que, pour une fois, le père Jobin, d'origine helvétique, ne fait pas dans l'humour suisse... Je crois que mon transistor à ondes courtes va servir. Je cherche à capter une radio française pour en savoir plus... J'apprends ainsi, entre deux parasitages, que Le Caire a été bombardé... Pourtant, de ma fenêtre ouverte ne me parviennent que les bruits habituels : moteurs, klaxons, cris des marchands ambulants... Il reste que l'armée égyptienne aurait traversé le Canal de Suez pour tenter de récupérer le Sinaï occupé par les Israéliens depuis la Guerre des Six jours, en juin 1967... Les écoles sont fermées jusqu'à nouvel ordre... alors que la rentrée vient à peine d'avoir lieu...

Le Caire, 13 octobre 1973

... profitant du départ d'un groupe de touristes français rapatriés par bateau, je vous envoie cette lettre en espérant qu'elle vous parviendra. Ici, tout va bien, on continue à mener une vie aussi normale que possible. Bien entendu, je suis en congé forcé depuis 8 jours puisque les écoles ont été fermées. Mais les cours des classes de Secondes, Premières et Terminales continuent : c'est dire que la situation actuelle n'est pas critique pour Le Caire. Mais il ne faudrait pas que cela s'éternise... Pour le moment, je vais au cinéma, chez mon toubib, dans les parcs publics... etc... sans problèmes... Le collège est toujours debout. Bien sûr, la vie de la communauté a un peu changé : on partage les nouvelles, on discute, on se presse devant la télé et, le soir venu, on ferme les volets, suivant les consignes de défense passive. La nuit, la ville est plongée dans l'obscurité. Les vitres et les phares des autos ont été bleuis. Des sacs de sable s'entassent devant certaines entrées d'immeuble ( notamment devant celle de la radio-télévision ) et sur certaines vitrines des bandes de papier collant ont été apposées, pour limiter les éclats en cas de bombardement... Il n'est pas question de sortir du Caire ( où l'on peut se déplacer assez librement, mais sans appareil-photo : le tourisme est remis à une date ultérieure, pour raison d'Etat...). Il est inutile de m'écrire en ce moment, puisque les relations extérieures de l'Egypte sont coupées. Dès qu'elles seront rétablies, je vous écrirai à nouveau, par la voie habituelle. J'espère tout de même que les nouvelles en provenance du Proche-Orient ne vous ont pas trop affolés. Au Caire règnent la confiance et la philosophie : "ça devait arriver, les temps ont changé...etc...". Les sirènes des alertes aériennes n'inquiètent personne et c'est tout juste si les gens lèvent le nez... Les journaux font des affaires et les transistors sont en service permanent. Le réalisme est de rigueur : tout le monde est conscient des pertes en vies humaines que cette guerre occasionne sur le front. Mais l'abcès est crevé : tous les complexes d'infériorité, tous les refoulements, toutes les rancoeurs sont en train de faire place à l'espoir... Pourvu que la suite des événements justifie ce dernier. Il faut attendre.

Les messes du dimanche soir continuent, mais ce n'est plus de la routine. Les gens viennent plus nombreux, plus fervents, et chantent davantage, depuis le 6 octobre. Faut-il donc des guerres pour raviver la piété ? Il est vrai que nombre de ces fidèles ont un parent ou un ami au front. Je ne peux pas dire grand'chose de plus. Je vous écrirai plus longuement "après".

Le Caire, 25 octobre 1973

... j' espère que vous avez reçu mon précédent courrier. La valise semble fonctionner à nouveau. Ici, tout va bien. Nous espérons tous retrouver bientôt nos élèves : ce serait bon signe. Mais, pour l'instant, il faut s'accommoder de ce que l'on a : nouvelles peu brillantes du front égyptien, cessez-le-feu rompu, écoles réquisitionnées pour être transformées en hôpitaux ou en casernes. Le collège y a échappé de peu : un simple bureau de poste devrait s'installer dans les salles de dessin. Voilà pour la situation. Sur le plan économique, évidemment, c'est le rationnement et la hausse des prix. Mais tout le monde l'accepte : efforts de guerre... La population ne semble pas connaître la situation exacte des armées arabes, à l'heure qu'il est, et ça vaut mieux pour le moral. Dans les mosquées et les églises, c'est la prière "pour la Victoire et pour la paix"... La radio n'est guère rassurante en ce moment, puisqu'elle parle d'une mise en état d'alerte de l'armée américaine... Toujours est-il que la situation n'est pas jugée dramatique au point de faire évacuer le personnel technique français. Seuls les touristes bloqués sans argent au Caire ont été rapatriés.

Ma principale occupation, en ce moment, est de lire en écoutant la radio. Je sors très rarement en ville : durant la journée, il fait encore trop chaud, et la nuit, il fait trop sombre, tout est fermé. Le black-out n'est toujours pas levé, alors qu'en Israël, il semble l'avoir été hier. Il est vrai qu'une telle mesure est peut-être un peu hâtive, en ce moment. Il est à craindre que les vacances, en cours d'année, soient réduites, voire annulées... Il faudra rattraper le temps perdu et, surtout, essayer de capter l'attention des élèves qui seront certainement plus distraits que jamais...

En attendant, certains viennent chercher des livres à la bibliothèque et s'attardent à jouer au foot dans une cour de récréation qu'ils commencent à regretter. Ils avaient à peine retrouvé les bancs de l'école, après quatre mois de vacances, qu'il a fallu les abandonner...Si tout s'arrange, la "vraie" rentrée aura lieu début novembre. Elle sera la bienvenue. Un point semble acquis, en tout cas : depuis dimanche, il n'y a plus d'alertes aériennes. C'est un début. Mais jamais la vie du Caire n'a été stoppée, même par une alerte. Au lieu de courir vers les abris ou de se terrer dans les caves, les gens continuaient de vaquer à leurs occupations, calmement, quand ils ne grimpaient pas sur les terrasses, pour "mieux voir"... Deux ou trois fois, il y eut des explosions ou des tirs de DCA, très rares. On n'a jamais su ce que c'était...

Durant toute la guerre, il a régné en Egypte une vague d'espionnite aigüe, les journaux ayant lancé la population sur les traces des pilotes israéliens abattus et disparus dans la nature...Aussi, tout étranger était-il automatiquement "suspect". Heureusement, je n'ai jamais été inquiété pendant mes déplacements, contrairement à d'autres qui ont été emmenés au poste de police "le plus proche", où il leur a fallu montrer patte blanche... Dans ce cas-là, il vaut mieux être français...et surtout pas américain. Enfin, tout ce qu'on peut faire, c'est d'attendre et de laisser passer l'orage, en espérant que tout cela débouchera sur une situation un peu plus normale...

Depuis quelques jours, nous disposons, à table, d'une espèce de pain noir, lequel n'est pas si mauvais que ça, mais il ne vaut pas le pain précédent...Alors, on se rabat sur le pain syrien qui a fait ses preuves. Mais le café et le sucre sont toujours de la partie. Le beurre est russe et les yaourts portent le label "fabrication maison". Nous avons droit aux premières oranges, d'un jaune verdâtre, et encore un peu sèches.

Le Caire, 9 novembre 73

... L'heure est à l'optimisme depuis hier, car la paix semble enfin à portée de main, après une nouvelle tension. Peut-être le black-out pourra-t-il enfin être levé. Le pétrole ne manque pas au Proche-Orient, certes, mais le sucre a disparu depuis quelque temps, ce qui n'améliore pas le goût du café...

Les classes ont repris le 3 novembre, avec un mois de retard à rattraper...

Les égyptiens constatent avec amusement que les européens et les américains - les "occidentaux", touchés dans leurs intérêts matériels, se découvrent soudain des sympathies pro-arabes, du moins aussi longtemps que durera la crise du pétrole.

Le conflit a bien sûr provoqué des discussions au collège où, chaque soir, on échangeait les nouvelles glanées au cours de la journée : rumeurs, propagande, tant orientale qu'occidentale... il y avait même de quoi se disputer, préjugés, idées reçues et complexes à l'appui... Bref, les clivages traversant l'opinion n'ont pas épargné la communauté, ce qui, somme toute, est l'un des "agréments" de tout débat démocratique... Et maintenant que les événements semblent se calmer, les "échanges" adoptent un ton plus serein, au point que, finalement, tout le monde est à peu près d'accord sur tout. Conclusion largement partagée : que les Israéliens rentrent chez eux et leur Etat sera reconnu. C'est d'autant plus important pour les Egyptiens que le Sinaï, loin d'être un désert stérile, un simple tas de cailloux, est en fait un gros complexe industriel ( minerais, pétrole, gaz...) qu'ils avaient équipé avant 67, déjà...

Les contrôles d'identité sont toujours aussi fréquents dans les rues et je n'y ai pas échappé. Les touristes ne reviendront pas avant tout règlement du problème - et les hôtels restent désespérément vides... Les Pyramides et le Sphinx sont un peu à l'abandon et les marchands de souvenirs s'arrachent les cheveux. Seuls les chevaux et les chameaux, habituellement mobilisés pour les circuits touristiques, semblent jouir amplement de leur repos forcé. Pour eux, "avoir la paix" n'est pas un vain mot.

Côté climat, la température a nettement baissé et, dès qu'il fait nuit, le froid est vif. Le temps des couvertures est donc revenu. Mais la chambre que j'occupe cette année est située au Sud, donc ensoleillée toute la journée...

Le Caire, 29 novembre 73,

... Il y a près d'un mois que la classe a repris et les élèves sont étonnamment travailleurs. C'est peut-être le signe d'un renouveau. A moins qu'il ne s'agisse tout bonnement du zèle propre aux débuts d'année scolaire... En tout cas, les "vacances" supplémentaires d'Octobre 73 resteront gravées dans toutes les mémoires. Les pays arabes voient s'ouvrir à eux une ère nouvelle, de même que les occidentaux, mais les perspectives et les objectifs diffèrent quelque peu... Depuis la fin des combats, des témoignages affluent avec le retour des combattants en permission et des prisonniers libérés. C'est ainsi qu'un surveillant du Collège, mobilisé et envoyé à Suez, nous a rapporté des échos terribles de ce qu'il a vu et vécu à quelques kilomètres de chez lui... De même un ancien professeur du CSF, marin dans le port de Suez, fut capturé par les Israéliens à la fin des combats - en fait pendant le cessez-le-feu, mis à profit par Israël pour améliorer ses positions, à en croire ce témoin. Transporté en Israël, près du Lac de Tibériade, il garde un mauvais souvenir de ce séjour forcé. Je n'entrerai pas dans les détails...

... Pour les Egyptiens et pour l'opinion publique arabe, en général, l'enjeu de cette guerre d'Octobre ne se limite pas à la récupération de territoires occupés. C'est l'attitude des occidentaux, donc des riches, à l'égard du "Tiers-Monde" qui est montrée du doigt... C'est ce qu'a exprimé clairement, dans son discours d'ouverture de la Conférence d'Alger, un certain Boumedienne, en déclarant : "Les pays arabes ne doivent être seulement considérés comme des réservoirs d'énergies, mais aussi et surtout comme des partenaires humains, méritant le respect qui revient de droit à une dignité trop longtemps piétinée".

... Le black-out n'est toujours pas rétabli, mais nos yeux se sont acclimatés à l'obscurité nocturne : on circule aussi bien la nuit que le jour, comme les chats ! La valise diplomatique fonctionne à nouveau et je reçois des lettres en un temps record ( 4 ou 5 jours !...). Cela me change du grand silence d'Octobre. Malheureusement, il est toujours difficile pour un étranger de se déplacer à l' intérieur du pays. En outre, les vacances de mi-année deviennent de plus en plus illusoires. Pour la Noël, nous aurons un jour de congé : le 25 ! On se demande même par quel miracle il a été accordé... Le sucre est toujours aussi rare, mais le pain a retrouvé sa couleur habituelle. Les hausses de prix sont sévères, mais celui du cappuccino de la cafétéria "A l'Américaine", rue du 25 juillet, n'a pas augmenté... C'est toujours ça.

...Deux fois par semaine, des gosses du quartier, de condition modeste, viennent suivre des cours de soutien et de rattrapage scolaire, donnés par des élèves bénévoles du collège. On compte 225 élèves, garçons et filles de tous âges, et pas moins de 50 jeunes professeurs de 15-16 ans. Et il faut voir comme ça travaille, comme ça bourdonne, tout ce petit monde réparti par groupes dans les salles de classe ! On devine un besoin d'apprendre, de savoir, de se cultiver... L'an dernier, les gosses qui venaient suivre ces cours étaient au nombre de 50... Comme ce chiffre a plus que quadruplé cette année, on pense que l'an prochain, il faudra en attendre plus de 500... Bref, il y a du pain sur la planche !

...Je reprends la plume après avoir passé une soirée fort agréable dans le parc d'une autre école, à Héliopolis. Une douzaine d'élèves de ma classe, qui y campent, ont organisé un feu de camp, en compagnie de trois collègues jésuites et de deux étudiants guitaristes... Ce bivouac m'a rappelé de bons souvenirs... Le retour en métro, à minuit, vers les bruits de la ville, dans un compartiment bondé de soldats en armes, m'a rappelé à une réalité que, pour la première fois, ce soir, j'étais parvenu à oublier... A mon arrivée au collège, le chien du portier, un énorme berger allemand, m'a assailli... pour me faire la fête ! Ce terrible gardien s'appelle ANTAR, un nom puisé dans les Contes des Mille et une nuits...

... Mais il faut que j'aille dormir... Bien que demain soit un vendredi ( jour du Prophète, donc jour de congé ), il faut que je me lève tôt, car j'ai pas mal de tâches en vue : corriger des cahiers, préparer la composition de français du samedi matin, cavaler au Consulat pour poster mon courrier et rendre une nouvelle visite à nos petits campeurs d' Héliopolis !

Le Caire, 24 février 74

...les retombées économiques de la guerre se font sérieusement ressentir en ce moment : on manque de tout. Le rationnement est sévère. Les magasins sont assaillis par la foule. Bagarres fréquentes, marché noir, hausse des prix... etc... Rien ne manque à la "fête". La récente visite de Rockefeller n'est pas un pur hasard... Sans les Etats-Unis, c'est la banqueroute assurée.

A suivre...


Vers une belle cérémonie ou comment l'on célèbre un 60è anniversaire d'entrée dans la vie religieuse...

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