" Il finira
mal."
"Cette
prophétie s'est réalisée. L'homme
enfermé aujourd'hui dans la cellule 2455 a en effet
mal tourné. Après neuf ans d'une existence
criminelle coupée par des périodes
d'incarcération qui ont suivi sa mise en
libération conditionnelle de la maison de
redressement, il est arrivé enfin au bout de la
route, c'est-à-dire au quartier de la mort de San
Quentin, en Californie.
Deux fois
condamné à mort, il doit purger en outre
quinze peines de prison, allant d'une détention
à perpétuité sans possibilité de
libération sur parole à des sentences de un
à dix ans de travaux forcés. La date à
laquelle il pourrait éventuellement être
libéré est le 10 décembre 2009. Bien
entendu, il n'a pas à s'en faire, il ne restera pas
en prison toutes ces années-là ! Il sera libre
le jour où les professionnels de la mort,
engagés et payés par l'Etat, décideront
de l'attacher dans l'un des deux fauteuils de la chambre
à gaz de la prison.
L'homme sait
ce qui se passe dans cette petite et affreuse chambre verte.
C'est pourquoi il a refusé obstinément
jusqu'à ce jour de s'y laisser
traîner.
Mais son
entêtement ne suffit pas à s'opposer à
la volonté de l'Etat. Sinon, l'art du bourreau
deviendrait vite inutile ici-bas !
(...) L'homme
de la cellule 2455 est solitaire, car les cinq
dernières années, il les a passées dans
l'ombre froide de la chambre à gaz. Sans jamais un
moment de répit, il a écarté
l'épée que la justice tient continuellement
suspendue au-dessus de sa tête. Il lance ainsi un
défi à la Grande Faucheuse, en se battant avec
acharnement contre l'Etat de Californie qui veut à
tout prix sa tête. Chaque fois, le filet s'est
resserré autour de lui, mais chaque fois il a
trouvé une faille par laquelle il a pu
s'échapper. Il a repris chaque fois l'offensive en
cherchant des erreurs dans la procédure de tous ses
jugements consécutifs.
Chaque fois,
il a obtenu un sursis, mais non pas la révision de
son procès. Vaincu, il a essayé la tactique
militaire qui consiste à changer d'attaque. Une fois,
il est arrivé à trois jours de la date
fixée pour son exécution.
Au moment
où il a commencé à écrire ce
livre, il est engagé dans une lutte finale et
décisive. Il doit gagner... ou mourir.
(...)
La
Société a été un certain moment
obligée de se demander, par le truchement de ses
serviteurs, si cet homme avait bien le droit de vivre. Ce
moment est venu quand il s'y attendait le moins. Un concours
invraisemblable de circonstances l'a conduit jusqu'au
quartier de la mort. Le quartier est un endroit sinistre et
c'est là, enfermé sans espoir, que cet homme a
commencé la bataille pour sa vie. (...)
L'exécution de l'homme de la cellule
2455 ne prouvera rien, excepté qu'il sera mort. Que
prouvera cette mort ?
Le
problème du crime et des criminels ne
disparaîtra pas avec lui. La société
peut le détruire, lui et ses semblables, mais le
crime existera toujours, il y aura encore et toujours des
criminels.
La vengeance
de la société est une inutilité
humiliante.
L'auteur de ce
livre le sait.
Car c'est lui,
l'homme de la cellule 2455.
Ceci est son
histoire, racontée par lui-même, cependant
qu'il attend encore que le bourreau frappe à sa
porte."
Caryl CHESSMAN, CELLULE 2455,
COULOIR DE LA MORT, 1962, réed. Presses Pochet
n° 8, 1971, pages139 - 141
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