En arpentant les
artères animées du Caire, où les terrasses des
cafés bourdonnent
invariablement sous le soleil, quelle que soit la saison, le
promeneur solitaire et observateur trouve sans cesse de quoi enrichir
ses rêveries et ses méditations...
Dans cette grande
métropole où s'entassent près de 18 millions
d'habitants, sinon plus, le spectacle des rues déploie
quotidiennement ses fastes denses et colorés, faits
d'embouteillages monstres et de bousculades
répétées, dans un concert
obstiné de cris et de
klaxons... Les radios des
échoppes et des voitures déversent çà et
là les flots d'une musique plus
"mélodieuse", et il arrive même qu'à tout
ce vacarme des chants
d'oiseaux ajoutent leurs petites notes modestes
et cristallines du haut de quelque arbre poussiéreux...
Parfois, jaillissant du
chari-vari tel un papillon libéré de sa
chrysallide, une puissante mélopée s'élève, ample et saisissante : au
fond des cours lépreuses ou des ruelles embourbées
comme sur les boulevards du quartier commercial ou dans les
allées fleuries des quartiers "chics", la voix
d'Oum Kalsoum est toujours là pour rappeler
l'Egypte à elle-même, au delà des contrastes et
des contingences... Déesse d'une musique voluptueuse et sensuelle, héroïne nationale et
panarabique, symbole adulé par des foules en délire,
entrée de son vivant dans la légende, véritable
mythe depuis sa "disparition" en 1975, Oum Kalsoum
n'a jamais rencontré de véritable rivale...
Certains lieux du Caire
sont consacrés à ce monument cher au coeur des
Egyptiens, toutes générations confondues : ainsi, dans
une rue piétonne proche du Palais de Justice, un petit
café-musée accroche le regard du passant par des
néons de fête foraine et des effigies
représentant la chanteuse avec
ses célèbres lunettes fumées...
L'endroit, qui se veut
confortable et cossu, avec ses alignements de fauteuils en osier ou
en plastique et, en guise de tables, ses plateaux de cuivre
gravés à l'image de la diva, se hisse
au rang de musée commémoratif grâce aux vastes
tableaux et nombreuses photos ornant les murs, entre divers
instruments de
musique, pour
célébrer, étape par étape, la
carrière glorieuse de celle qui chavire toujours les coeurs,
après avoir fait défaillir bien des micros dont elle
s'était un peu trop approchée...
De jeunes écrivains
se retrouvent certains soirs en ce lieu-culte, donnant à ce
troquet déjà quelque peu "artistique" un petit air de
"café littéraire"... On y voit "même" des femmes
s'adonner avec nonchalance aux joies viriles de la narguilé,
servie par un personnel affublé d'un uniforme nettement
inspiré par la culture Mac Do...
L'oeil et l'oreille du consommateur sont hélas trop souvent
sollicités par les images tonitruantes
que déverse dans la salle un écran géant
branché sur l'une des sept ou huit chaînes
égyptiennes de télévision...
En somme, avec votre
"turkish coffee", vous découvrez en prime l' Egypte
d'hier et d'aujourd'hui, dans ce mélange gauche mais
pittoresque de tradition et de modernité qui
caractérise toute société à la
croisée des chemins - l'Egypte d'Oum Kalsoum au seuil d'un
nouveau chapitre de son histoire...